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DOWNER - Jaspe
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Message Sujet: Maybe I'm wasting my young years l JANE    08.01.18 16:25




MAYBE I'M WASTING MY YOUNG YEARS
jane & eliza











Il est particulièrement désagréable d’être tiré du sommeil par l’exact mélange d’émotions incommodantes qui en a quelques heures plus tôt retardé la survenue. A peine Eliza avait-elle entrouvert ses paupières que déjà la rage et les remords lui serraient la gorge et lui nouaient l’estomac. La même scène se rejouait sans cesse dans son esprit, tantôt nimbée du voile symbolique de l’onirisme, tantôt éclairée par la lumière crue du conscient si bien qu’elle avait eu le loisir de l’analyser dans les moindres détails. Elle se rappelait des clameurs qui transperçaient l’atmosphère brûlante le jour de l’ouverture de la trappe. Elle se rappelait des visages de ses congénères dont les traits sous la sueur exprimaient l’enthousiasme, la colère ou la peur. Elle se rappelait de la sereine liesse qui l’avait transportée à travers la foule jusqu’à l’ascenseur dès lors qu’elle avait cessé de réfléchir. Elle sentait encore sur son bras la poigne de l’homme qui l’avait jetée hors de la cage de fer, lui ravissant par là même son ticket hors du tombeau dans lequel elle asphyxiait chaque jour davantage. Eliza se redressa brusquement dans son lit, le goût de l’aigreur dans la bouche. Son regard descendit de son épaule jusqu’à son coude. Il glissait sur sa peau marquée de quelques ecchymoses, énièmes stigmates de la cruelle injustice de la fortune. Elle revit à nouveau le regard suffisant, mesquin et triomphant de cet abject inconnu disparaître derrière les portes métalliques, quelques instants avant que les Agates ne surgissent pour mettre fin au chaos. En songes, elle l’avait mille fois attrapé par le col, mille fois bousculé et mille fois mis à terre pour regagner la place qui était légitimement sienne. Certes, le souvenir encore chaud de cet affront, le sentiment d’injustice et le venin de l’envie auraient pu suffire à la maintenir éveillée de longues nuits d’insomnie durant mais il y avait quelque chose qui semblait l’atteindre encore davantage. La nature insignifiante de l’existence qu’elle menait depuis toujours, celle la même qui avait si souvent nourrie sa mélancolie contrastait dès lors violemment avec ce qu’elle pourrait à l’instant précis de sa réflexion être en train de percevoir, d’éprouver, de vivre si seulement le cours des événements lui avait été plus favorable. Chaque seconde passée sous terre lui semblait désormais irrémédiablement perdue, irrémédiablement gâchée et ce constat se lestait d’une gravité tragique. D’une manière peut-être plus évidente et plus douloureuse que jamais, elle faisait l’expérience de sa finitude.

La jeune femme s’extirpa des draps froissés. Elle s’habilla à la hâte et quitta son appartement sans prendre le temps d’avaler quoi que ce soit. Elle sentit à nouveau la nausée s’emparer d’elle en filant le long des couloirs aseptisés de la colonie. Son regard croisait ceux de ses congénères qui se rendaient au travail en bavassant comme si de rien n’était, comme si leur existence n’avait pas été totalement ébranlée. Leur aveuglement lui inspirait une profonde colère. Eliza était déjà éprouvée lorsqu’elle referma derrière elle la porte de son bureau. Elle mit en route son ordinateur et profita des quelques secondes nécessaires au démarrage du système pour fermer les yeux et respirer profondément. Il fallait qu’elle s’apaise. Jane Fletcher devait faire un détour avant le début de sa journée de travail dans le but de tester sa dernière réalisation et elle n’avait guère envie de l’accueillir avec une fébrilité qui n’avait rien d’avenante. Les deux jeune femmes cultivaient ce rituel depuis un certain temps déjà si bien qu’une sorte d’affection amicale avait fini par s’installer entre elles. Le regard que l’Agate portait sur ses créations dépassait le simple pragmatisme, l’intérêt personnel ou la curiosité malsaine, elle semblait sincèrement sensible au concept oublié qu’était l’art. Entretenir de telles interactions qui étaient bien trop rares à son goût lui faisait du bien et, bénéfice non négligeable, lui permettait de s’améliorer. Après quelques cycles de respiration profonde, Eliza lança ses logiciels. Elle reprit quelques textures sur son programme de graphisme en attendant Jane qui ne tarda guère à faire son apparition, à la minute précise où avait été fixé le rendez-vous. Une fois qu’elles en eurent terminé avec les politesses d’usage, l’ingénieure tendit à sa testeuse le casque de réalité virtuelle ainsi qu’une manette permettant d’évoluer dans l’univers. « Il reste quelques détails à finaliser. » Il s’agissait du paysage rocailleux d’une falaise contre laquelle venaient inlassablement se briser de hautes vagues. Au loin, les reliefs d’un village. Derrière, une prairie verdoyante s’étalant à perte de vue. Il n’y avait aucune musique en fond sonore, simplement le bruit de l’océan extrait de la bande son d’un film du dernier millénaire. La commande émanait d’une jeune femme atteinte d’un grave lymphome. Lorsqu’elle s’immergeait dans cet univers, Eliza ne pouvait s’empêcher de se jeter virtuellement du haut de la falaise. Elle venait alors se heurter aux parois invisibles du monde numérique qui ne prévoyait pas la possibilité d’une chute et cette limite imposée à sa volonté suscitait en elle une véritable frustration. Eliza était curieuse de savoir si Fletcher tomberait dans le même écueil.




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DOWNER - Agate
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Message Sujet: Re: Maybe I'm wasting my young years l JANE    13.01.18 19:35


N’importe quoi était devenu une distraction inestimable de la situation désespérée dans laquelle la Colonie semblait plongée. Le plus étrange dans toute cette histoire était le nombre de personnes qui semblait s’accommoder parfaitement de la situation comme si la Colonie n’était pas ouverte sur l’extérieur, comme s’il n’y avait pas une faille dans leur bulle sécurisée, prête à laisser passer tout et n’importe quoi venu de l’extérieur. Cette pensée rendait Jane malade et la gardait éveillée parfois jusqu’au petit matin. Elle se trainait de fatigue, tenant juste par l’angoisse et le stress. Dès que son esprit se mettait à divaguer, il se tournait invariablement vers les sauvages que pourrait vomir la cage d’ascenseur, ou les microbes que l’air portait sur ses ailes vers eux, prêt à semer ses maladies sans le moindre discernement. Chaque nouvelle journée avait un goût de rance et de pourri dans sa bouche. Poser sa tête sur l’oreiller à la fin de sa journée était autant une victoire qu’un échec à venir contre la nuit, à peine un sursis avant d’avoir à recommencer, un temps mort durant lequel elle ne pourrait rien si le péril lui tombait dessus dans son sommeil.

Son travail ne l’avait jamais autant aidée. Il lui permettait de penser à autre chose, d’utiliser ses méninges à faire des bilans, des listes, des plans, des stratégies. Cogiter était sa seule issue de secours face à la peur qui était devenue sa compagne quotidienne. Rien, dans ses méthodes traditionnelles, ne semblait marcher pour s’en débarrasser. Ni les tours de couloirs parcourus au pas de course, ni l’abandon près des zones les plus chaudes, ni même l’alcool. Mais faire des listes lui vidait l’esprit. Sauf que rien dans son quotidien ne nécessitait de faire des bilans, des listes, des plans ou des stratégies dans sa vie privée et les rares jours où elle n’avait pas à travailler n’étaient bons qu’à nourrir ses angoisses. C’était le cas aujourd’hui et elle espérait tirer de son rendez-vous avec Eliza le plus de temps de distraction possible avant d’avoir à retourner à ses sombres pensées. Elle enfila une robe à manches longues dont le blanc d’antan n’était plus qu’un souvenir fané depuis des dizaines d’années, une paire de chaussures et sortit de son appartement sans faire plus d’efforts et en se trainant la mine sombre.

Elle arriva, ponctuelle à son habitude, devant l’antre d’Eliza et la salua en refermant la porte derrière elle. En comparaison avec son aplomb ordinaire et sa résilience discrète, la blonde faisait pâle figure. Mais ce rituel tacite entre les deux jeunes femmes ne pouvait que lui faire du bien. La régularité et la constance de leurs entrevues représentaient un point stable dans ce quotidien bouleversé par tous les nouveaux événements. Jane attrapa le casque que l’ingénieure lui tendait et le posa sur sa tête avant de prendre la manette qui allait de pair. Devant ses yeux s’étala alors un paysage sur lequel ses yeux ne s’étaient jamais posés dans la réalité. Elle pouvait reconnaître le paysage des créations précédentes d’Eliza qu’elle avait déjà eu l’heur de tester et des photographies du monde avant l’Exil. Mais il y avait fort à parier que jamais ces yeux-là, les vrais, ne verraient quelque chose de semblable, que ce soit la masse sombre et découpée de la falaise ou celle, puissante et changeante de l’eau qui se fracassait dessus à un rythme régulier et hypnotique. Jane baissa les yeux, les faux, vers ses pieds plongés dans une mer d’herbe verte qui s’étendait aussi loin que les yeux pouvaient voir. Il y avait bien un village dans ce paysage mais la pensée des habitants de l’extérieur lui tordit l’estomac et elle se tourna vers l’image de l’océan. Elle se rapprocha aussi près du bord qu’elle en avait le courage pour observer les déferlantes s’abattre sur la roche et resta là sans un mot à profiter du spectacle. Loin de la bercer, ce spectacle semblait alimenter le feux sourd dans ses entrailles qui menaçait depuis des jours de flamber d’un instant à l’autre pour la consumer. Si la blonde avait oublié un instant qu’elle était sous terre, dans le bureau d’Eliza, et pas sur une bande de roche perchée au-dessus de la mer déchainée, Jane se serait sans doute défoulée en hurlant de toute ses forces dans le vide, contre les forces de la nature. Cependant, elle avait douloureusement conscience de l’endroit où elle se trouvait et ce qu’elle pouvait ou non se permettre de faire.

Quand elle n’en pu plus, l’agate arracha le casque de sa tête et le reposa avec délicatesse sur le bureau avec la manette. « C’est très bien comme ça. » répondit-elle avec sa prolixité habituelle. Elle se retourna vers Eliza en croisant les bras contre sa poitrine, les épaules rentrées, à croire qu’on allait se jeter sur elle pour la ruer de coup. Cette fois-ci, elle n’avait pas le cœur à s’étendre. La vision de l’extérieur lui rappelait la réalité trop présente et cette possibilité douloureuse que l’extérieur vienne à leur rencontre sous peu. Ce n’était peut-être pas le jour pour le voir, même imaginé et en pixels. « Qu’est-ce qu’il te reste à travailler ? » demanda t-elle néanmoins par politesse, pour se raccrocher à leur rituel si rassurant.

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