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UPPER - Samek
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Message Sujet: Imaginarium.    02.01.18 15:48



Nuallan & Kriss

Imaginarium


Les mots.
Je les tourne et les retourne dans ma tête. Tente péniblement de leur trouver une intention qui n’est pas lapidaire. J’ai toujours cette impression frustre de mal faire. Il suffit de voir la bobine des gens avec qui j’essaie d’échanger pour constater qu’ils se méfient ou qu’ils ne comprennent pas. Tu apprendras, Kriss. Tu apprendras tout ça. Les autres causent, autour de moi – se croisent et se chahutent parfois dans un but qui m’est un peu abstrait. Il parait que ça s’appelle « faire la conversation ». Je n’ai jamais été une grande bavarde comme la majorité des mères et sœurs de mon clan alors quand le silence sauvage des steppes laisse place à la rumeur des travailleurs samek, je ne peux pas m’empêcher d’écouter. J’hésite entre les entendre ou m’enfuir.
Ça m’effraie un peu à vrai dire.

Depuis quelques jours, l’agitation au village est telle que j’ai ressenti le besoin de partir. Un peu stupidement je dois dire. Honteusement, même. Parce que ça parle de choses que je ne comprends pas – et pour l’instant, il y a encore tout un tas de choses que j’ai du mal à saisir dans la communauté que je viens de rejoindre. Eux et les autres. Ceux d’en haut et maintenant ceux d’en bas. Je n’ai pas croisé âme qui vive depuis plus de trois mois et voilà que je tombe sur un essaim d’abeilles – berceau vivant de l’humanité. Et leur brouhaha me décontenance.
Je me dégoûte.
Je me dégoûte d’avoir si peur.

Je me laisse tomber sur le plat d’un rocher, à bout de souffle – me prenant la tête entre les mains dans un soupir résigné. Autour de moi, le silence s’est fait dans la sylve aux troncs décharnés et je respire tellement fort que je serai incapable d’entendre ou voir venir quelqu’un. Et maintenant, quoi ? J’ai marché durant quelques heures sans savoir vraiment vers où je vais. Il parait que c’est par ici qu’une nouvelle civilisation vient d’être découverte.

Là-dessous.

Mon regard dégringole sur le sol chargé d’humus, là où la mousse en a fait un tapis de verdure. J’y appose la paume avec précaution et tente de percevoir quelque chose. Un grondement peut-être ? Un frisson ? Je me heurte plutôt à son silence. Fronce les sourcils de désarroi avant de planter mes doigts plus profondément. Et je fouille un peu, dans la glaise humide et nourricière, en ressors une poignée de terre que j’observe avec fascination dans le creux de ma main. Ça se tortille. De vie. J’incline le chef à mesure de mon inspection, regarde le ver de terre se débattre entre mes doigts puis finit par le replonger dans son habitat naturel pour le libérer. Elles sont loin derrière moi, les terres arides. Je me fais cette réflexion dans un soulagement qui me fait réaliser que c’est ici chez moi – maintenant. Ici et ailleurs. En ces terres fertiles. Là où les Hommes se sont enracinés.

Ragaillardie par cette pensée fugace, je me redresse de mon roc pour m’étirer. Tends l’oreille lorsque j’entends le bruit de l’eau qui s’écoule en contrebas. Je me réjouis à l’idée de me tremper un peu et jeter un oeil à ma blessure – ça me démange. Faudrait d’ailleurs peut-être que je retourne voir la dénommée Perséphone pour qu’elle m’en dise davantage. Je l’aime bien, Perséphone. Elle me rappelle mes soeurs. Elle est brave et pleine de convictions.

« Fait chier. » Que j’étouffe en me mordant la langue quand je glisse sur un rocher aux abords de la flotte. Heureusement que je me suis délestée de mes frusques parce que je tangue sur les galets avant de trouver appui sur un roc posé en plein milieu du cours d’eau et je me mouille jusqu’au nombril malgré moi. L’eau vivifiante m’arrache une grimace douloureuse. C’est froid. Mais ça fait du bien, je présume. Maintenant que j’ai de l’eau à profusion, je ne me gêne pas pour la goûter. Je ne compte même plus le nombre de fois où j’ai cru mourir, la gorge sèche avant de rejoindre la civilisation. Alors concernant l’hygiène, c’est le grand luxe, maintenant.

Je louche sur ma pile d’affaires un peu plus loin et défais le bandage pour rincer la plaie à l’eau claire. Il me reste deux trois herbes que je peux appliquer en cataplasme. Dans une grimace appréhensive, je me baisse un peu et fais promener le bout de mes doigts tout contre. « Aie. »La peau est pigmentée de bleu et les chairs sont douloureuses.
Encore.
Toujours.
Jamais je ne vais en finir avec ça.
Je laisse pendre ma caboche durant quelques secondes avant de balayer ma crinière hirsute de devant mes yeux pour me redresser. C’est là que je capte un mouvement dans mon champ de vision. Je me lève dans une vague expression de suspicion avant de rejoindre le rivage pour enfiler ma tunique fine et attraper mon surin en os sculpté. Je tends l’oreille et tente de percevoir bruissements et craquements pour me faire une idée de la position de la potentielle menace. Ce n’est pas animal – ça fait un bruit de tous les diables.
Alors j’avance.
D’un pas. Puis d’un autre. Mes pieds nus s’enfonçant dans la terre humide – pliant l’échine pour ne pas trahir un seul bruit. Puis je contourne un épais tronc d’arbre, me plie sur mes genoux et tente de distinguer derrière le rideau de mes cheveux emmêlés une mouvance suspecte.
Le souffle suspendu.
Prête à frapper.        
   
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Message Sujet: Re: Imaginarium.    04.01.18 14:30


« Fantastique, absolument fantastique… »

L’exil forcé de la Colonie, les meurtres et le sang auraient dû, à la réflexion, m’apporter d’autres sentiments que cette espèce de satisfaction béate que je ressens à mesure que j’arpente le « monde d’en haut ». J’ai même une pointe de culpabilité en repensant à ces enfants morts, à cette pluie de sang, cette vengeance qui s’est à peine achevée. Et me voici fugitif, je devrais regretter.

Mais aujourd’hui, je vis.

Je respire, et chaque goulée me rend comme un peu plus euphorique. L’air est… presque… Enfin, différent. « Pur », je ne sais si c’est le mot. Mais il me paraît si riche. Je sens des choses, nouvelles. Autres que l’humidité. Autres que cette odeur… âcre. Là, c’est… différent.

Peste. Quelle pauvreté de vocabulaire ! Différent, riche, pur. Vains mots ! J’expérimente à cet instant je crois, les sensations que j’interdisais aux petits. Alors qu’ils me parlaient de ressentir, je leur disais de réfléchir. Et maintenant que je suis ici, les alentours m’imposent de ressentir. Vouloir, pouvoir, là n’est pas même la question. J’y suis plongé.

Les couleurs de ce monde. Vives, multiples. Je marche. Encore. Ravissement des yeux. Pendant un instant, je me sens comme un de ces explorateurs des vieux contes, découvrant sans cesse de nouvelles choses. J’ai envie de les écrire, de faire en sorte de figer ces fugaces impressions, pour les retrouver ensuite.

Pendant un instant, je suis comme seul au monde. Je me sens… Oh ! Des… des… herbes ? Fougères ? Trucs ? Je ne sais comment les appeler, mes souvenirs d’herbologie s’estompent. A la place, un immense sourire.

Qu’est-ce que c’est beau.

Il m’aura fallu attendre toutes ces années pour ressentir cela. Sortir de la Colonie en paria. Me brûler les yeux en voyant le soleil pour la première fois. Enfin, je pense que c’est le soleil. De ce que j’en avais lu dans les descriptions, ça lui ressemble.

Je tousse.

Peste. J’ai ramené cela avec moi aussi. C’est bien un des éléments qui met fin à ma stupide contemplation. Je pourrais me faire abattre par quelque maraudeur, je pense que je mourrai heureux d’avoir enfin quitté la Colonie. Tout de même, toutes ces couleurs, toutes ces odeurs. Tout cela m’emplit d’une joie rare, contemplative.

Ce bruit, régulier. Comme une machine organique arythmique. Oh. Ce fleuve qui accompagne ma progression. Où vais-je n’est pas la question. C’est ma première sortie en solitaire, en jeune homme dirais-je même. Et j’ai bien l’intention d’en profiter. Je retrousse mes manches, fais courir les doigts sur la végétation. Un ravissement des sens. Exaltation du toucher, sens si peu sollicité dans la Colonie, sinon pour se familiariser avec les aspérités du béton délavé.

En bas, tout est terne, tout respire une mécanique essoufflée. Ici, c’est le foisonnement, brutal, anarchique. Lorsque j’ai vu les installations humaines, j’ai d’abord choisi de m’en détourner. J’ai besoin de temps avant de rejoindre la « civilisation ». J’ai besoin de temps avec moi-même après ces… détestables événements. Ici, c’est tellement différent. Je me sens comme un être ayant écu des dizaines d’années à l’état larvaire et qui, brutalement, se retrouve confronté à un monde qui le dépasse. Rien, personne, aucun livre, aucune culture n’aurait pu me préparer à ça. Personne ne peut être préparé à une telle rupture. Ma jambe me fait un mal de chien. Je marche depuis… Je ne sais. Et crapahuter dans ces … choses visqueuses est autrement plus fatigant qu’arpenter les marches stériles de la Colonie.

Je dois faire un beau tableau. Moi, le vieux, ne peut pas davantage détonner dans cet environnement.

« Oh, mon vieux… »

Je me permets un instant de faiblesse. Je m’assoie quelques secondes, déplie ma jambe tourmentée et contemple les horizons. A bien y réfléchir, je dois être dans l’erreur la plus totale, dans l’hébétude stupide du philistin ignare. Si je devais mettre sur papier ce que je vois, ce ne serait que troncs décharnés, glaise et mousse avare. Mais ceci… Ceci est déjà d’une abondance presque indécente. Cette anarchie de pousse, qui fut vie… Est-ce une ode au désordre ou une invitation au fascisme ? Je surprends mes pensées à s’évader. Et dans cet espace, ce calme de fausset, sans doute trompeur, pervers, et dangereux, je peux enfin laisser mes pensées s’avancer, élimées, vers de nouveaux horizons. Ciel. Eau. Terre. Et cette sensation sur la peau. Vent.

Oui, je suis aux portes d’un nouveau monde. Proie d’éventuels prédateurs, conscient de ma faiblesse : après tout, quelles forces un vieux comme moi aurait-il à opposer ? Certes mise à part une lame savamment plantée en travers de la carotide. Avouons tout de même les minces chances de succès. Je me doute trente pour cent.

Un bruit, fugace, dans mon dos.

Quinze pour cent.

Allez, laissons-là les macabres considérations. Je me redresse légèrement. Mes mains se joignent. Devant mes yeux, les distales entrent en contact. Mes pensées partent, se perdent.




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Message Sujet: Re: Imaginarium.    04.01.18 19:22



Nuallan & Kriss

Imaginarium


Ça, c’est une impression que je connais.
L’adrénaline qui pulse dans mes veines. La tension musculaire qui me tient prête et vigilante. Les battements de mon coeur qui me remontent dans la gorge. Et surtout le souffle, profond et mesuré qui s’évade dans les tréfonds de ma carcasse à chaque fois que je mets un pied devant l’autre.
La chasse.
C’est quelque chose qui me tient en haleine car c’est ce qui m’a maintenu en vie jusqu’à aujourd’hui. Je lui dois tout et qu’est ce que j’ai appris grâce à elle.  
La traque, cette bonne vieille copine. Sensation grisante et familière. Plénitude. Je suis moi – loin de tous ces regards de travers et ces interrogations mutiques. Tout ça, c’est un langage que je comprends, ancré dans le silence et la perception – comme une vieille habitude qui reviendrait pour lénifier mes appréhensions. Pas besoin de causer, juste écouter.

Il y a beaucoup de choses à entendre. Le bruit du vent dans les feuilles, le frisson perceptible de la végétation ramassée au sol et le craquements des branches. Parfois un battement d’ailes ou un hululement de chouette qui disparaît au lointain. Un rongeur qui se carapate et la cavalcade d’un insecte.

Mais là, il s’agit d’autre chose. C’est plus gros, plus massif et ça respire un peu bruyamment. C’est… Essoufflé ?

J’ai toujours eu tendance à m’attendre à croiser des choses atypiques par le passé – comme un cerf à deux têtes ou un ours gangrené par les radiations. Presque à en oublier les humains, ces bipèdes branlants qui comme moi parviennent parfois à survivre.
Mon souffle se suspend et je m’approche encore un peu, frêle derrière le tronc d’arbre qui me dissimule en partie la vue. C’est un humain, là-derrière – je n’en doute plus maintenant. A peut-être un bras ou moins, charpente détendue contre l’écorce. Le tronc nous sépare, il y a donc un léger flottement entre nos deux respirations.

Qu’est ce qu’on t’a appris, Kriss ? On ne saute pas sur les gens avec un couteau en pogne. On leur dit bonjour.

Mais les réflexes ont la vie dure, surtout lorsqu’ils sont guidés par une évidence qui me saute à la gueule. Mes cheveux remuent légèrement dans le sens de la brise et c’est là que je me rends compte de la direction du vent, juste dans mon dos – brassant probablement mes effluves jusqu’à son sens olfactif à lui. Merde.
Je panique un peu, sur le coup – en perds de mon assurance dans cette erreur de débutant. Peste intérieurement.
Alors je m’élance pour contourner le tronc dans l’autre sens et le heurte de plein fouet pour qu’il tombe à la renverse. Je n’ai rien pu voir de qui il est et j’ignore donc totalement à qui j’ai à faire. Mon premier constat rapide, indubitable, c’est qu’il est grand. De facile une tête et demi de plus que moi. Et il est solide malgré une faiblesse à la jambe. Par chance, j’ai armé un coude vers l’avant pour lui couper la respiration lorsque je le tamponne ce qui me donne l’avantage dans la mêlée.

On retombe lourdement en contrebas dans un craquement de branches mortes et j’écarquille les yeux en immobilisant ma pogne armée à hauteur de sa gorge, l’aiguillon taquinant l’artère. Derrière la crinière blonde, ma respiration est chaotique. Cet humain là ne ressemble à aucun autre que j’ai pu rencontrer auparavant. Assez pour réellement me faire hésiter. Je le surplombe et le scrute dans une animalité un peu farouche, une main plantée sur son thorax tandis que l’autre ne quitte pas sa gorge.

Dans mon inspection, j’incline vaguement le chef – me maintenant sur mes genoux pliés pour ne pas avoir à m’asseoir sur lui. Il est étrange, cet homme. Parce que c’en est un, je pense pouvoir le dire. Ma main sur son torse se rétracte légèrement pour venir palper d’un index intrigué le charnu de son ventre. C’est qu’il est plutôt en forme, l’humain, pour quelqu’un qui vit là haut. Il mange à sa faim – pas beaucoup de doute là-dessus. Je m’égoutte un peu sur lui en le maintenant dans cette posture mais ça ne me dérange guère. Je ramène mes longs cheveux dans mon dos dans un geste agacé puis me penche un peu plus sur ce visage marqué. Pas par le soleil brûlant ou l’atmosphère irradiée mais par autre chose… Le temps peut-être ?
Des rides. Le derme n’est pas tâché ou altéré alors il doit s’agir de la vieillesse. La vraie vieillesse. J’ai beau réfléchir, il ne me semble pas avoir vu de personne aussi âgée au village.

« D’où est ce que tu viens ? » ça sort comme ça, entre mes lèvres pincées – dans une interrogation qui frise la candeur d’une enfant qui s’interrogerait sur l’existence du Père Noël. Je me penche et le renifle pour humer sa fragrance. Il ne sent pas comme les autres, celui-là - derrière l’odeur de sueur âcre et d’humus qui se mêlent. La facture de ses vêtements m’intrigue aussi et je gratte de l’ongle pour éprouver les fibres serrées avant d’onduler des sourcils dans une mine circonspecte. « Hmm... » Mes globes céruléens remontent encore vers ses yeux pour les capter avec intensité. Il les a vert, il me semble. Ou noisette. Je ne saurai dire vu la lumière filtrée du sous-bois. Je n’ai jamais eu l’habitude de reluquer mes hors d’œuvre comme ça. Mais depuis que je suis parmi les civilisés, j’essaie de comprendre.
 
 
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Message Sujet: Re: Imaginarium.    06.01.18 7:25


La contemplation a décidément d’enivrantes qualités, sublimées par le fait d’être en plein air, de profiter de paysages et d’essences sauvages, et non pas étriqué dans un trou à rats bétonné. Mes paupières se closent, mes doigts jouent d’une pression mutuelle. Je peux enfin respirer, me détendre. Je découvre un nouveau sens, le laisse me pénétrer. Les odeurs, riches, complexes, fruitées. Encore une fois, pauvreté de vocabulaire, orgueil de l’esprit voulant saisir l’éphémère.

A cet instant cependant, une odeur me travaille plus que les autres. Je cherche dans les limbes de mémoire… Ce n’est pas végétal, trop coloré, trop d’ampleur. C’est donc animal, humain peut-être. Il y a… une certaine douceur. C’est très curieux. Puis, à l’odeur s’ajoute le son. Les sons. Précipités, vifs.
Odeur, son, bientôt mouvement. Brusque celui-ci.

« Bonté du ci… »

J’ai à peine le temps de tourner la tête vers l’origine de ce tumulte. J’ai encore les bras le long du corps quand la masse s’abat sur ma poitrine. Un choc violent. Aigu. Je ne peux plus respirer.

Peste.

Encore ?

Encore.

Quelle indignité.

Le monde tourne, en haut, en bas, en haut, en…

BENG

La douleur devient honnêtement très incommodante. Je peine à reprendre ma respiration. Je souffle fort. L’air ne pénètre pas. Les larmes montent. Puis redescendent. Finalement, l’air revient irriguer mes poumons. Quel soulagement. Je peux enfin porter mon attention sur mon invitée. Une fière femme, plus toute jeune si j’en crois les marques sur son visage. Les années doivent compter double d’où elle vient. Elle n’est certainement pas de la Colonie. Je l’observe… et je la vois me jauger, me scruter, me disséquer du regard. Elle m’observe. Bref, nous nous observons.

Elle est même curieusement tactile pour un agresseur, à me tâter le gras, se familiariser avec la chemise. Elle parle. Elle sait parler. Je ne saisis pas tout précisément. Elle a une prononciation assez curieuse, un brin sèche et rocailleuse. Amusant.

« Madame. Je viens de la Colonie 32. Le monde d’en-dessous. »

Des phrases simples, posées, claires. Lui laisser le temps d’assimiler les informations, de ne pas s’énerver. Nous ignorons tout l’un de l’autre, et je dois avouer avoir connu premier contact plus amène.

Elle réfléchit. A toute vitesse. Je la sens perdue. Tout en elle respire l’allochtone. Elle n’est pas d’ici. Alors qu’elle est penchée, son collier se met à bouger légèrement, ses composants tintent. J’amène un bras très lentement, sans menace. Elle me regarde, m’observe toujours, son attention est focalisée sur le visage, les vêtements. Aussi, lorsque la pointe de mon couteau vient soulever délicatement le collier, j’observe un léger raidissement. Un coup d’œil rapide : des muscles secs, tendus, qui auraient un vrai potentiel sans doute dans des circonstances plus favorables. Là, tout respire la survie : elle ne semble pas avoir un gramme de superflu. Les gouttelettes d’eau dessinent des rus très fins, traçant leurs sillons dans les aspérités d’une mécanique vive, mais qui ne semble pas destinée à vieillir. Cela dit, d’elle ou de moi, il n’y a aucun doute sur la personne qui remporterait un éventuel conflit « à la loyale », si tant est que ces mots désuets aient encore un sens quelconque dans ce monde d’en haut. Regretté-je d’avoir sorti cette lame ?

Que nenni non point.

Pure vanité de ma part, je le confesse volontiers. Dernier chant du cygne si elle venait à en prendre ombrage. Mais quand on arrive à mon âge, il est de certaines manifestations d’existence dont on ne veut faire l’économie. Récupérer la lame dans la chute fut un réflexe. Salvateur ou damnateur ? Nous verrons bien.

« Intéressante collection, Madame. Que signifient tous ces vestiges ? »

On ne fait rien sans raison. Particulièrement quand la survie est en jeu. Et, à observer son visage, j’y trouve des marques intéressantes, de celles complètement oubliées dans la Colonie. Ainsi est-ce comme cela que le soleil, le vent, les éléments marquent la peau ? Les traits sont durs, marqués comme par une lame. Elle a dû affronter de curieuses épreuves. Et à sa manière de se comporter. Est-elle sauvage ? Pourtant, elle parle. Différemment, certes, mais tout de même. Elle est curieuse. Presque prédatrice, dirais-je. En bas, nous sommes cultivateurs. En haut, sont-ils prédateurs ?

A l’observer, la surprise passée, j’ai mille et mille questions à lui poser. Pour moi, une me taraude : la confrontation des cultures est inévitable, comment va-t-elle se passer ? Les troupeaux de la Colonie n’auront aucune chance si les habitants de la surface sont des loups. A moins de…

Je descends un peu le regard, pour profiter de ces éléments nouveaux. Drôle d’objet à s’encombrer lorsqu’on est un prédateur. Sont-ce des trophées ? Des hommages ? Un signe de puissance ? Des aveux de faiblesse ? Passionnant.
J’abandonne assez vite cette petite observation. Je ne voudrais certainement pas qu’elle finisse par me trouver inconvenant ou pire intrusif. Cela dit, elle ne s’embarrasse pas de manières. Je lui rends son jeu de regard, tantôt inquisiteur, tantôt fermé, tantôt… curieux. Oui, malgré l’inconfort de la position, je ne peux m’empêcher d’être piqué d’intérêt.
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Message Sujet: Re: Imaginarium.    06.01.18 20:15



Nuallan & Kriss

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Mon oeil s’affûte sur le détail de quelques expressions que je veux bien faire l’effort de comprendre. J’ai vu de la peur, dans ma vie. Beaucoup de peur et de détermination – lutte interminable contre mes propres ressacs dans l’objectif décent de survivre. J’ai entendu couiner, aussi. Pleurer. Supplier. Ça n’a rien de doux pour l’oreille, rien de rassérénant pour l’esprit. Rien de confortable pour le cœur. Et pourtant, je l’ai fait. J’ai tué. Parce que c’était eux ou moi et que dans la compréhension de l’autre, il nous reste l’égoïsme forcené de nos chairs. Le besoin de se remplir qui nous heurte. Boire, manger. Se nourrir, des autres.
Puis ça m’a semblé de plus en plus dérisoire, une vie. A l’image de la bête que j’achève ou des étoiles qui se meurent dans le ciel.
Que l’on me dise. Que l’on me dise comment c’est possible de faire autrement.

Je capte plusieurs choses chez cet homme dans un écho de méfiance et de curiosité. Mais de la peur ? Je ne pense pas. C’est assez troublant d’ailleurs, à m’en faire lâcher prise contre la gorge épaisse – à le libérer un tant soit peu de la menace. Les lippes d’en face cèdent enfin et j’en reste bouche bée. Sursaute un peu comme si le souffle m’avait surpris. C’est que j’ai du mal à m’y faire, aux tonalités des voix des hommes. Ça a quelque chose de grave et profond qu’il m’est rarement venu d’observer chez mes comparses.  

Ma-dame. Madame ? Les subtilités du dialecte m’échappent. M’arrachent quelques tressautements de paupières avant que je ne daigne m’approcher davantage pour comprendre. Plonger dans ses prunelles dans l’espoir d’y voir plus clair. Les inflexions du timbre ne rendent pas la tâche facile – la manière dont il roule les syllabes me fait froncer les sourcils. Mais je saisis quand même l’essentiel de la révélation. Enfin, j’imagine. Il fait partie de l’un d’eux. De ceux d’en bas. Les Hommes sous la terre.
Ma respiration me heurte dans un hoquet trouble. Mes globes cherchent aux alentours dans une méfiance acerbe – ils sont peut-être plusieurs et je tends un peu l’échine pour balayer les environs. Rien. Mon attention se disperse furtivement avant d’en revenir au visage concentré de mon interlocuteur. Il m’observe lui aussi, crédule. Docile.

Bercée par le doux bruissement des pièces maîtresses de mon collier, ce n’est que lorsque ça remue d’un air entendu que je réalise dans un frémissement à peine perceptible que l’homme me menace d’une lame. L’éclat lunaire de l’acier m’aveugle un peu aux rayons filtrés par les feuillages et je me tends, nerveuse, raffermissant ma prise contre le manche travaillé de mon arme de fortune. Tentant de le dissuader d’un regard torve. Celle-là, je ne l’avais pas vu venir et je dois dire que ça ne m’enchante pas. La curiosité, Kriss. Putain d’écharde à mon pied.

Je calcule brièvement les chances qu’il a de me planter avant que je ne lui ouvre un deuxième sourire, le bougre. Me dis que pour quelqu’un qui en a l’occasion, il ne se montre pas tellement menaçant. Alors je le scrute avec défiance, un peu malgré moi, et je patiente – comme si l’issue de ce duel de regards allait déterminer qui de nous deux resterait en vie.

Mais il me cause et je bute encore sur ses mots. Je trébuche et me perds un peu contre ces lèvres fines qui s’agitent. Je comprends par son regard qu’il parle de mon collier et y fait dégringoler mes billes dans une franche circonspection. « Madame ? » Que je répète dans la volonté d’une prononciation similaire à la sienne mais qui tombe un peu à l’eau. « Je suis Kriss. Pas Madame. » J’y tenais vraiment, à cette précision parce que son insistance m’irriterait presque. Quant à la curiosité témoignée au sujet de ce qui pend à mon cou, ça fait naître en moi une vague de suspicion. Ce n’est pas la première fois qu’on essaie de me piquer mes trouvailles et même si celui-là n’a pas la tête d’un pillard, je préfère rester sur mes gardes.

De ma dextre libre, je viens saisir les éléments et les frotte entre eux. C’est le genre de choses qui me rassure – et aussi une façon pour moi de réveiller les défuntes pour qu’elles voient à travers mes yeux. Et je ne suis pas peu fière. Regardez… Un nouveau monde. Encore un.

Alors j’inspire, mise en confiance par ce geste un peu futile. Soutiens le regard de l’individu dans le désir tacite de baisser les armes. Puis j’incline lentement l’aiguillon de biais pour libérer la gorge et j’écarte l’arme tout en me redressant sur mes pieds. Lentement, tout en surveillant qu’il n’ait pas dans l’idée de faire le moindre geste brusque à mon égard. Une fois redressée, je le détaille d’une œillade plus globale et recule sans daigner lui tourner le dos, mes pieds nus faisant bruisser les feuilles mortes à chacun de mes pas.

« Tu es seul ? » Je regarde encore autour. Me hisse sur la pointe des pieds pour avoir plus d’aplomb et distinguer plus loin. Mais le paysage est saisi d’une torpeur sauvage. Je n’entends rien. Rien de plus gros qu’un rongeur dans les parages. La nervosité quitte alors mes muscles dans un relâchement visible et je m’en retourne vers ma pile d’effets abandonnée au bord du rivage. Je sens le regard de cet homme qui me suit – devine toutes les questions qui se bousculent dans sa tête comme les miennes aimeraient prendre forme dans l’air moite. Tout en essorant ma chevelure de côté, je lui jette quelques coups d’œil interrogateurs.

« Qu’est ce que tu cherches, ici ? Tu n’as pas peur ? » A quoi ça peut ressembler la Colonie 32 ? Je n’en ai pas la moindre idée. « Je viens de loin. Je viens de l’au-delà. De l’autre côté du désert. » Je ne sais pas pourquoi je lui dis tout ça. J’ai l’impression d’être au bord de quelque chose de décisif, là maintenant. Et si je n’ai jamais été bavarde, je me dis que cette rencontre n’est peut-être pas due au hasard. Qu’il fallait que ça arrive.

Je farfouille brièvement dans mes affaires pour y trouver les quelques herbes à appliquer sur ma plaie. Assieds mon séant sur un rocher plat pour m’appliquer à la tâche tout en surveillant l’inconnu d’une œillade suspicieuse. « Tu es bizarre. » Constat que je lui livre sans la moindre retenue. J’ai toujours été du genre franc, surtout sous la surprise.
     
 
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Message Sujet: Re: Imaginarium.    21.01.18 8:20


Décidément, l’étrangeté de la situation ne peut nous laisser indifférents. Je sens un curieux comportement, d’une pureté animale. Quelque chose que je ne m’attends pas à considérer chez mes comparses humains. Elle me jauge sans cesse, évalue constamment les dangers. Son regard furette ailleurs. Ce n’est pas que son attention est captée. Elle cherche, observe. Mais elle n’agit pas comme quelqu’un qui n’attend qu’un prétexte pour m’envoyer rejoindre l’autre monde. Elle me semble sincèrement inquiète. Pourtant, à en juger par nos conditions physiques respectives, je ne parierais pas cher sur mes chances de survie.

« Je suis venu seul, en effet. Je ne pense pas que ma présence soit toujours désirée dans la Colonie.

Elle m’écoute. Attentivement. C’est donc une prédatrice. Le doute n’est plus permis. Si je ne l’avais vue de mes propres yeux… Fascinant. Elle s’éloigne enfin, comme rassurée. Ses sens agréent mon propos. Elle retourne vers la berge. Sa démarche a quelque chose qui tranche avec le reste de son corps, comme si elle était entravée. Curieux.

Puis, elle se livre à quelques rituels de contenance : ses cheveux, la recherche dans ses affaires. Histoire de se donner le temps de la réflexion. Moi-même, je me redresse et m’assieds plus confortablement que je ne l’étais. Peste soit de la vieillesse : mon corps me fait un mal fou. Le changement de climat avec la Colonie met mes articulations à rude épreuve et la torpeur ambiante me fait raidir les nerfs. Ma main effectue des allers et retours sur ma gorge, massant ma peau endolorie. La dame, pardon, Kriss, a de la poigne. L’air afflue à nouveau normalement dans mes poumons, et il me faut avouer que cette sensation m’est d’un rare plaisir.

Bizarre ?

Je lui rends son œillade, un sourire en coin. Bizarre ? Si j’avais pu me demander ce que serait la réaction de deux mondes s’entrechoquant, Kriss vient de me livrer la réponse sur un plateau d’argent. Bizarre. Un sourire se fraie un chemin sur mes commissures ridées. Quelle platitude pour une rencontre aussi importante, sans doute l’une des premières, voire unique en son genre. Et c’est simplement « bizarre ».

Soit.

« D’où je viens, on me dit plutôt « éduqué » ou « respectueux ». Madame est un mot qu’on utilise pour montrer de la politesse envers les dames. Mais oui, je comprends que pour une personne d’au-delà du désert, cela paraisse « bizarre ». »

Nous évitons soigneusement de répondre à nos questions mutuelles. Ce qui, en soi, est une forme nouvelle d’information. Nous nous cherchons, c’est évident. La communication a été établie, mais nous peinons à réellement progresser. Il nous faut nous confronter à l’autre, sans pour autant accepter de nous mettre nous-même en danger. Quelle ironie. Nous avons, je le sens, mille et une questions, mais aucune vraie réponse à apporter pour rassasier la curiosité de l’Autre. Quel désappointement. Des milliers, peut-être des millions d’années d’évolution, et en l’espace de quelques guerres, une régression inouïe.

Elle continue son petit office, à s’appliquer un quelconque onguent sur ce que je devine être une méchante plaie. Et à la voir, l’expérience est fortement déplaisante. J’hésite à me déplacer : j’ai eu suffisamment de mal à la convaincre que je ne représentais pas une menace pour saboter ce travail en faisant un geste déplacé. Rien que le « madame » a failli être un prétexte au déclenchement d’une guerre. Evitons donc les fautes diplomatiques. Laissons-la plutôt évoluer à son rythme.

Alors que je la laisse accomplir son petit manège, sa question me taraude : que cherché-je ici ? Excellente question, à n’en pas douter. Isolement ? Paix ? Rédemption ? Ou simple curiosité ? Que lui répondre ? Il me paraît à l’évidence impossible de lui raconter ma petite histoire. Ce serait détestablement prématuré. Mieux vaut maturer, patienter, et s’apprivoiser peut-être mutuellement. Et elle ? Venue de l’autre côté d’un désert… Elle s’est perdue bien loin de chez elle. J’ai le sentiment qu’elle a énormément à m’apprendre sur l’extérieur. Bien plus que ce que j’ai à lui apporter concernant ce trou à rats souterrain dans lequel nous avons terré nos espoirs durant de trop longues et monotones années.

Un soupire s’exhale malgré moi. Décidément, nous assistons à une rencontre bizarre. En d’autres circonstances peut-être aurions-nous apprécié un moment de convivialité à échanger des platitudes sur nos expériences mutuelles. Là… Nous vivons l’inconnu, hors de notre confort. Ou peut-être prend-elle le temps de se soigner avant de m’écorcher, histoire de faire bonne mesure. Si une femme comme elle est si loin de chez elle, je n’ose en deviner les raisons, de peur de la honnir par anticipation.

« A mon âge… La peur est un luxe que je ne peux me permettre. Dites-moi, Madame Kriss, vous qui venez de loin… Quelle est votre histoire ? »

Une curiosité sincère me pousse à lui poser la question. J’espère seulement qu’elle n’en prendra aucun ombrage. Quoique j’en doute, vu son caractère que je pense deviner assez brusque. Cela fait bien longtemps que je n’ai pas rencontré quelqu’un avec un potentiel de surprise aussi intéressant. Ceci dit, à deviner l’expression de douleur contenue qui traverse son visage… J’ai quelque légitime appréhension. Mais je suis passé outre ma réticence initiale… A l’en voir, je doute qu’elle ait fait autant de chemin pour s’en arrêter ici.
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UPPER - Samek
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Message Sujet: Re: Imaginarium.    12.02.18 9:28



Nuallan & Kriss

Imaginarium


Seul. Il est venu seul, cet homme. Ce mot, je le comprends plutôt bien. Il me colle à la peau comme j’ai de la crasse sous les ongles. Parce que moi aussi je suis seule… Et que toute ma vie, je la porte sur mon dos et dans ma caravane laissée à l’orée des bois. Et lui, il n’a rien – du moins, pas grand-chose à première vue. Il doit se contenter de ça. Du monde, le nouveau monde.

Je me rappelle des visages de ceux que j’ai tué – la lueur féroce dans leurs callots et la grimace folle d’un instinct primal aux bords de leurs lippes. J’avais probablement la même expression quand j’ai entamé leur chair, soulevé gerbe de sang pour m’occuper de leur corps dans le rituel que moi et les miennes avons toujours offert à nos proies. Et c’est qu’on préfère oublier, à force, la simplicité d’un regard bienveillant. L’esquisse d’un geste maladroit ou le réconfort de quelques mots. Tout ce que peuvent offrir les autres et qu’on dilapide sous les coups de surin pour qu’il n’en reste que le sang, à boire et la chair, à manger.

Mais lui… Il me désarme. Parce qu’il n’a pas l’once d’une vindicte dans les prunelles. Un peu de souffrance, oui, dans l’éclat marmoréen de ses pupilles mais pas de violence. Pas le moindre désir de m’annihiler.

La Colonie. J’essaie vainement de m’imaginer à quoi ça pourrait ressembler, un endroit pareil. Je ne comprends même pas comment des Hommes peuvent aller et venir là-dessous, juste sous nos pieds. Tout un tas de questions me brûlent les lèvres mais je les réfrène dans un instinct de préservation un peu stupide, préférant le toiser en silence. Je m’accroche aux détails de ce qu’il me dit sans vraiment relever. Comprends qu’il a quitté son monde, probablement parce qu’on l’y a forcé. A-t-il fait quelque chose de mal ? C’est une notion complètement obscure entre les barrières d’un esprit comme le mien – érodé par la nécessité de survivre en ces terres hostiles. Mais mine de rien, ça m’interroge. Ça me rend curieuse, comme une petite bête insidieuse s’insinuerait sous ma peau pour y faire son nid parasite.

Je capte le sourire qu’il étire à mon égard et ne sais pas bien jongler avec la réaction que je suis censée lui offrir en retour. Alors je me plie tout de même à l’exercice dans un mimétisme un peu intrigué dans le réel souci d’apprendre comment on fait ça. Comment se parler et en apprendre plus de l’autre dans ce principe qui ne m’est pas familier de donnant-donnant.

Dans la gestuelle rôdée de la plaie que je soigne, je lui jette un coup d’œil quand il parle d’éducation et de respect – qu’il évoque le fait que chez lui, les femmes profitent d’une marque de politesse plus spécifique. Alors je fronce les sourcils, ne pouvant cacher les réflexions que ça distille dans mon esprit méfiant. Chez moi, les femmes sont la famille. Quant aux hommes, ils sont l’étranger – parfois l’ennemi ou le rôle qu’on veut bien leur donner à savoir l’outil indispensable pour perpétrer le clan. Mais jamais l’homme n’a été un allié. Jamais il n’a été synonyme de réconfort. Jamais il n’a fait partie de la communauté.
Alors c’est compliqué pour moi – de ne serait-ce qu’essayer d’effleurer les conventions sociales dont il me parle. D’imaginer qu’ailleurs que sur les routes partagées entre péril et survie, il y a des hommes et des femmes qui se parlent – sans attendre quoi que ce soit l’un de l’autre.

Il soupire, le vieil homme. Me fait cligner des yeux dans une vague appréhensive qui me submerge. Et le voilà qu’il recommence avec Madame dans une toute nouvelle interrogation qui me fait suspendre dans mes mouvements. Lèvres entrouvertes dans une réflexion tordue, je reste à le scruter durant quelques secondes.  

« Il n’y a pas d’âge pour avoir peur. » J’affirme sans l’ombre d’un doute. Hausse vaguement les épaules pour appuyer mon constat. « La peur, c’est ce que la proie écoute pour survivre à ce qui l’entoure. Et on est tous des proies. »

Elle est là, toute la complexité de ce monde en ruines. C’est qu’on ignore où elle est réellement, notre place. C’est qu’on tâtonne en permanence entre le rôle du prédateur et de la proie, ce qui rend la confiance en l’autre si difficile.

Les doigts dans la substance astringente me rappellent à ce que je suis en train de faire. Après avoir appliqué la pommade, j’essuie vaguement mes doigts sur mes frusques avant de me faire un nouveau bandage avec le tissu récupéré au village. Tissu qui sent le propre et que je ne peux m’empêcher de renifler avant de l’enrouler autour de ma cheville. Je serre pour contenir la plaie puis me redresse de mon rocher, tanguant quelque peu avant de me stabiliser comme une équilibriste sur un fil. Je mets la main sur mon pantalon, l’enfile dans un balancement singulier et fais vaguement le tour du périmètre.

Je suis responsable de ce silence qui flotte et de ces questions laissées sans réponse. Je lui jette mon indifférence à cet homme, le temps de rassembler quelques branchages assez secs pour faire du feu dans l’optique de faire cuire l’un des deux lapins que j’ai chassé un peu plus tôt sur le chemin. C’est quand j’étale la dépouille sur un rocher pour pouvoir l’écorcher et lui retirer les entrailles que j’en reviens au vieil homme qui pourrait être ma proie.

« Tu ne m’as pas dit ton nom. » Que je lui fais remarquer dans un craquement d’os quand j’écarte la cage thoracique de l’animal pour retirer cœur et poumons - les mains tâchées de cruor et le geste précis de celle qui a fait ça des milliers de fois. Je l’invite implicitement à s’approcher dans le dialogue que j’amorce, tentant de déceler ce qu’il pense à travers le pincement énigmatique de ses lèvres. « Je ne connais pas la politesse. C’est que j’ai rarement eu l’occasion de croiser des gens… Eduqués et respectueux comme toi. » Je précise, au cas où il ne l’ait pas saisi. « Je suis la dernière… La dernière survivante du clan Zarden. Je suis née dans le désert et nous avons toujours cherché la terre fertile qui nous préserverait de la maladie. Maintenant, je l’ai trouvé, mais je suis seule. Mes mères et mes sœurs ne sont plus. » J’ai une certaine fierté à le dire – qui je suis, d’où je viens. Mais la tristesse me rattrape bien vite quand je réalise que les Zarden s’éteindront avec moi et que ça pourrait probablement arriver plus vite que prévu si ma blessure ne cicatrise pas. Dans un profond soupir, je porte une main à mon collier – le tripote encore malgré le sang que j’y laisse pour venir capter les prunelles d’en face. « ça, ce sont les vestiges des miennes. Et je suis une fille du monde, tu vois. »    

 
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DOWNER - Iolite
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Message Sujet: Re: Imaginarium.    09.04.18 4:58


Elle me raconte des fragments et des bribes. Dans ses yeux, ses prunelles, sa voix, il n’y a que des morceaux épars d’un être depuis longtemps brisé, à l’étroit dans un corps unique. Elle est de ceux dont on aurait pu repérer un potentiel, une utilité. Je pense qu’avant tout ceci, elle aurait capté bien des regards par l’harmonie de ses traits, la fluidité de ses mouvements, la précision de ses actions et le choix mesuré de ses paroles. Là, ce n’est plus qu’une bête blessée, esseulée, ayant découvert un nouveau territoire et essayant d’y appliquer vainement les schémas sociaux qui lui sont habituels, peut-être les plus anciens schémas de vie que la Terre ait portés : ceux de la proie et du prédateur, du chasseur et du cueilleur.

Elle me renvoie à mes propres contradictions : il est vrai que je devrais connaître la peur, et que ce sentiment ne devrait pas être stérilisé du poids des ans. Mais je suis un vieux singe. Trop vieux pour ce monde de fous. Ou trop venu trop tôt pour pouvoir relever correctement les défis à venir. Je ne me suis jamais considéré comme la proie de mon environnement et je me demande ce qui peut bien pervertir à ce point l’esprit de ceux d’en haut. La Terre était le havre de l’Humanité, l’espèce qui s’était hissé d’elle-même au sommet de toute chaîne alimentaire, comment a-t-elle pu devenir un terrain de chasse dont nous constituons les mets de choix ? »

« Nuallan Arrubiu »

Il est vrai que j’ai commis l’indélicatesse de ne pas me présenter. Elle aurait pu en prendre ombrage mais je la sens de plus en plus amène, voire curieuse, à l’idée de continuer nos échanges. Alors je décide de lui emboiter le pas. Elle m’explique sa petite histoire, que je devine tragique. Les souvenirs-trophées se sont accumulés au fil des ans autour de son cou et représentent tout le peu d’histoire qui lui reste et qui disparaîtra avec elle. Je ne peux imaginer le fardeau que cela doit représenter d’être la dernière mémoire d’une société, de savoir que rien d’elle ne perdurera. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle malheureux avec l’incendie de notre bibliothèque, ce tragique incident qui réduisit à peau de chagrin les rares souvenirs que nous avions de notre passé. Elle… n’est plus qu’une mémoire vivante. Ses mères et sœurs n’existent plus que par ses souvenirs, et à chaque fois qu’elle mobilisera ses anciennes pensées, celles-ci s’altéreront. Ce qui fut une société ne sera plus remémorée que selon un prisme déformé, marqué par les émotions, les souvenirs et la culpabilité. Tragique destin.

« Entre autres choses, j’étais en charge de l’éducation des jeunes et de l’entretien des maisonnées dans la Colonie. J’imagine que les personnes de mon âge se faisaient rares et représentaient une histoire vécue que les vivants voulaient absolument transmettre à leurs enfants. »

Je lâche cette bribe autobiographique avec un soupçon de regret. Former la jeunesse a quelque chose de beau, au-delà d’assurer la simple perpétuation de l’espèce, il y a ce sentiment qu’on peut miser sur un potentiel qui, un jour, se révélera peut-être meilleur que nous-mêmes. Mais dans cette Colonie privée d’étoiles vers lesquelles lever le regard, nous étions plonger dans des logiques chtoniennes, à perpétuer notre fonctionnement atavique, comme une fourmilière sans passé ni avenir.

Elle m’écoute en dépeçant son animal. Je vois les gestes assurés, qui lui permettent de séparer tendons des muscles, mettre en valeur les parties que je devine nobles de l’animal. Kriss, chasseuse issue du monde. Le feu crépite doucement. Et je me rends compte que nous partageons sans doute le plus viscéral lien pouvant unir les hommes : un repas. Et ici plus que partout ailleurs, entre deux solitaires venant de se rencontrer, je le vois comme un acte de survie programmatique, une volonté tacite de vivre un jour de plus. Je n’ose encore la contredire mais nous n’apparaissons pas tant comme des proies que comme des survivalistes. Et elle a raison : mon âge ne doit pas me couper du monde. Ou alors, autant m’enterrer de suite, et prendre soin à ce que mon passé, mes actions et jusqu’à mon nom soient définitivement oubliées. Autant faire disparaître les Zarden et couper le dernier lien qui les unissait à cette bonne vieille planète.

Là, nous avons choisi le repas, nous choisissons de vivre.

Sa blessure semble lui faire mal, mais je pense qu’il est encore trop tôt pour lui demander de l’examiner et après tout, que pourrais-je y faire sans matériel ? le mieux serait que je puisse lui soulager la douleur mais sans équipement adéquat, je lui ferai plus de mal que de bien.

« Qu’est-ce que le monde ? »

Je suis curieux, c’est un fait indéniable. Mais ma curiosité éveillée révèle un appétit qui s’était depuis longtemps tari. Elle me parle d’éléments inconnus, de grandes étendues alors que j’ai passé ma vie enfermé dans quelques étages de béton délavé. Je veux savoir, même si c’est pour tout oublier ce soir. Non, je ne vois pas ce dont elle me parle. Je ne connais pas ces liens avec lesquels elle a forgé son caractère. Je suis comme un enfant qui vient de sentir qu’il est possible de marcher sur deux jambes et qui entrevoit la possibilité de courir, sauter, jouer, découvrir.


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Message Sujet: Re: Imaginarium.    



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