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DOWNER - Iolite
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Message Sujet: Fragments.     27.12.17 7:37


Lumières dansantes, équilibre précaire, monde branlant sur ses fondations d’argile. Je glisse. Je me reprends. Mes sens me trahissent. Derrière cette sensation de malaise, ce qui me reste d’esprit m’envoie des images contradictoires. Au début était la joie, puis la surprise, la consternation et enfin l’horreur. Mes paupières se ferment, puis s’ouvrent à nouveau. Le monde tourne un peu moins. Mes oreilles bourdonnent. L’extérieur s’est fermé, ma tête… J’ai perdu le compte. Ma réalité n’est qu’un tourbillon flou, lumineux, âcre de malaise, de bile et de vertige. Je tousse. Une douleur, nette, aigue, à la poitrine. Je tousse une nouvelle fois. Et sur le retour, l’air n’atteint pas mes poumons. Un instant ! Que se passe-t-il ? Je ne respire plus…

Je tousse à nouveau, les lumières se précisent. A nouveau, je peux voir. Le béton, les néons. Mais l’air n’entre pas. L’air n’entre pas ! Quelque chose sur mon épaule, me serre. J’y mets la main, en enlève une. J’entends un bourdonnement. Je ne peux répondre. Je tousse. Encore. Mes mains sur le sol. Froid. Dur. Sec. Enfin, je peux sentir. Mes sens me reviennent presque tous. Mais je n’entends toujours rien d’autre que ce bourdonnement. Je tousse à nouveau. Cela m’arrache la gorge. Je crois cracher. Un goût métallique.  Du sang. Mon sang.

Une grande inspiration. Oh ! Moiteur. Air. Dans ma gorge ! Je respire à nouveau. Je pourrai en pleurer. Le bourdonnement s’estompe, ma vue se précise, je peux voir à droite, et à gauche. Je veux me lever. Me lever. Mal aux pattes. Mes jambes me font souffrir. Un martyre. Un nouveau contact sur l’épaule, qui m’enroule le bras. Cette fois-ci je le laisse faire et en profite pour m’appuyer dessus. Je peux me redresser. Ma main cherche le mur, un nouvel appui et s’y accroche. Je ne veux pas retomber, pas encore. Ça y est, mes deux jambes. Je sens à nouveau mes pattes sous moi. Tout recommence à fonctionner. Grands dieux, il était temps.

« Monsieur Arrubiu, que vous est-il arrivé ? »

La question est, en vérité, excellente : que m’est-il arrivé ?

Mes yeux se promènent autour de moi. Je connais cet appartement. Je navigue. Entre les brumes de mon esprit et le chaos de cette salle hors d’âge. On me parle. J’entends qu’on me parle mais je n’y suis pas. Je réfléchis, je fais l’effort conscient de réfléchir, mais mon esprit n’y est pas. Je suis comme bloqué à la confluence de deux univers, sans pouvoir m’extirper de cette prison de chair.

Je fais un pas, puis deux, avec un heureux soutien qui m’empêche de m’effondrer. Ma carcasse grince, peine à recouvrer son bon fonctionnement. Je me fais violence, encore. Je dois absolument. Encore. Petit à petit, pas à pas, je reprends pied dans la réalité.

Et, à cet instant, j’eus donné toutes les richesses perdues pour être ailleurs.

Je

me

souviens.

Je me souviens de tout : l’après-midi passée avec les jeunes, sur de l’écriture. Les réflexions de Benjamin sur l’héritage. Notre pensée écrite peut-elle être recyclage ? Nous écrivions sur la création. Les jeunes s’échinaient à disserter sur la nécessité (ou non) de détruire d’anciens grands maîtres pour laisser place à de nouveaux processus créatifs. Le petit Shaze, mu d’une intelligence vive, s’interrogeait sur le support de la création. Nous étions en plein exercice de style, lorsque le monde a basculé. Nous étions dans une effervescence laborieuse, une joie des neurones, une des rares satisfactions de mes vieux jours. La porte s’est ouverte, brisant notre microcosme.

Ici et maintenant, je me souviens. Je suis dans cette salle de travail improvisée, mise à disposition par la gens Vobrone.

« Oh. »

Les enfants. Sur le sol. Allongés. Formes grotesques, nimbés de sang. Je ne…

Tout autour… Je vois… Soudainenement… Je suis happé, à nouveau, en dehors de cette réalité. Nouveau choc. Je tousse à nouveau. Non pas encore.

La main sur mon épaule se fait plus ferme, nouvel ancrage vers la réalité. Je me tourne vers lui. Je crois reconnaître… Enfer ! Le nom me fait défaut. Un jeune, lettré, au sens du service démesuré. Un gâchis militarisé.  

« Monsieur Arrubiu… »

Je plonge mon regard dans le sien…

« Les enfants. Ils ont attaqué les enfants. Ils étaient quatre. Je n’ai pas pu les identifier. »

A mesure que les paroles s’évanouissent dans l’air, mes pensées mesurent la distance entre le réel et le narré. Dans ce monde de chaos, la main a été une première accroche. Et au fond de moi. Je le sens. Un incendie s’est éveillé. Pour le moment, je suis seul.

« Je ne sais ce qu’ils voulaient précisément. J’ai voulu m’interposer. Mais ils ont massacré les enfants. Ces… barbares ont étripé l’avenir. Je... Pardonnez-moi. »

Je me redresse. Me murant dans un silence introspectif.

« Des troubles ont éclaté dans plusieurs étages… Faut que vous sachiez… La trappe a été ouverte. Il y a à peine quelques heures. Depuis, c’est comme une déferlante. Rendez-vous compte, ils ont tous… »

Je ne l’écoute plus. La trappe a été ouverte.

La trappe a été ouverte.

Vingt ans auparavant. Cette phrase prononcée, de joie nous aurait tous transportés. Il ne pouvait être imaginé plus bel exemple d’espoir. Dans le passé, cette vision d’avenir nous aurait comblés de joie : elle aurait été vue comme la réussite du travail solidaire de la colonie. Aujourd’hui, je la vois telle qu’elle est : une action désastreuse à laquelle nous n’étions pas préparés. Jamais une telle ouverture n’aurait pu nous mener seuls à sortir de cette caverne macabre où nous moisissons corps et âme. La trappe ouverte est le point d’achoppement de nos pulsions chtoniennes et icariennes. Nous voici au point de rupture.

« Messieurs, je vous prie. »

Les Agates se tournent vers moi, je peux lire la surprise sur leurs visages. Il est temps de reprendre du service.

« Il va nous falloir agir pour… régler ce débordement. Il va me falloir… prévenir la famille des enfants. Mettez les petits sur civières et amenez-les au laboratoire. Vous… »

Je plonge mes yeux dans l’Agate qui me soutient depuis le renouveau de ma conscience.

« Veuillez m’aider dans l’accomplissement de ce devoir. Je vous prierai de me suivre. »

Je les vois circonspects. La plupart vont devoir travailler pour nettoyer tout cela. Ils ne trouveront rien. Ils n’osent m’interroger. Pas dans cet état. Je ne leur apprendrai rien. Ils ne veulent rien décider, ne veulent gripper les rouages parfaits de la Colonie. L’Agate me fait m’asseoir. Je l’en suis reconnaissant. Pendant une éternité, ils travaillent à nettoyer cette scène. J’en grave chaque morceau dans ma mémoire, chaque pigment de couleur délavée me brûle la rétine. Je me fais violence, la tête me tourne sous l’effort mais mon corps reste droit, fidèle à son conditionnement. Après un temps infini, l’Agate revient me trouver et m’amène devant les cinq civières supportant les espoirs éteints. Les linceuls crayeux montrent la vacuité des piètres dignités.

Les portes s’ouvrent à nouveau. Je reconnais quelques-uns des progéniteurs des enfants massacrés. Leurs regards me transperceraient s’ils avaient une quelconque force de caractère. Ils réclament à corps et à cris des explications que je ne peux leur donner. Les Agates leurs babillent d’indigentes explications. Quelques familles hurlent que le corps de leur enfant leur soit rendu. Les Agates se regardent, tergiversent, puis finissent par expliquer que les corps seront amenés au laboratoire. Ce sont des cris indignés, funérailles de privilèges effrités. A la fin de ce tourbillon où l’indécence l’a disputé à l’ignominie, les Agates se retrouvèrent seuls, avec les corps et un vieux précepteur, dans une salle souillée.

« Je vous remercie, Messieurs. »

Ils me regardent interdits. Et, en cortège, nous nous dirigeons vers le laboratoire. En chemin, je leur demande un service : me permettre d’amener le corps à la représente de la dernière famille, qui a brillé par sa digne absence. Il ne leur faut pas longtemps pour accepter, les pauvres sont épuisés. La route me montre des indices subtils, mais terrifiants, des troubles chaotiques régnant dans la Colonie. La blessure est fraîche, les charognards se jettent, à l’affût du moindre morceau de viande pour se baffrer.

Indigne.

Me voici aux portes de la maison Clayborne, que je ne peux me résoudre à nommer Hawkins. Ce godelureau n’est que la moitié d’un homme. Après mon annonce, je pénètre seul avec la civière, le linceul révélant le visage du jeune garçon, dans cet antre luxueux où l’espace le dispute au goût. J’y retrouve un parfum, une ambiance qui avaient jadis les belles heures de mes fonctions. Aujourd’hui, ce n’est qu’un lieu en perdition de plus, un autre espace d’espoirs ruinés par la folie des hommes. Aujourd’hui seul face à la maîtresse de maison, je ne peux user de fards ni d’artifices. Je ne peux lui apporter qu’une vérité brute, aussi rugueuse et âpre que le béton nu des couloirs de la Colonie.

« Madame Clayborne, je vous ai failli. L'irréparable est arrivé. »

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